Trois centimètres onze

Elle adorait l’odeur de leur lessive, tous ces vêtements multicolores et chatoyants, bouleversants de senteur. Elle s’en enveloppait lorsqu’ils quittaient la pièce de linge, plongeait dans la bassine et empruntait une chaussette qu’elle oubliait le plus souvent de rendre. Ça lui faisait beaucoup de couvertures alors chaque soir, elle en prenait une nouvelle pour tester sa douceur.

Rousse, les yeux vert pâles, elle était parmi les plus grandes de son peuple, presque une géante. Elle mesurait trois centimètres onze et n’avait pas la langue dans sa poche. Elle était la meilleure quand il s’agissait de jouer des tours aux Hommes et la première quand il s’agissait d’y apporter son aide, oh je veux bien jouer disait-elle dans un éclat de soleil et elle fonçait sauter dans les flaques d’eau de l’évier ou souffler un rêve à un dormeur.

Elle était pour l’heure assise sur l’étagère la plus haute, les pieds dans le vide et le regard étincelant, l’esprit déjà tourné sur une bêtise à faire.

_ Je me sens comme une couleur froide.
Elle se retourna vers son ami, perplexe, un long tissu à fleurs dans les mains.
_ Que veux-tu dire ?

Il resta silencieux un moment, assis sur l’étagère à regarder la femme plier un immense drap. Elle avait de grands gestes rapides, semblant de la main à la main se donner un souffle de caresse et les doigts repartaient soudain à lisser le tissu, déplaçant l’air autour des deux lucioles invisibles. Cela avait toujours été son moment préféré, ce soulèvement de drap comme ralenti puis rabattu dans un grand clac ! tout immaculé. Pourtant ce jour-là rien ne semblait vraiment l’atteindre.

_ Vide.

Elle ne répondit rien, habituée à ces silences et à ses mots qui venaient comme en retard sur la question. Ses yeux malicieux revinrent vers la femme, se demandant si elle ne pouvait pas attraper un fil de sa robe, s’y balancer comme une plume au vent, et le tirer jusqu’à toucher le sol.
Il souffla, tout bas :
_ Je dis au chat où s’allonger pour laisser des poils, je montre à leurs enfants quelles bêtises faire, j’envoie les stylos sous les meubles, je.. je cherche mon individualité, je ne peux pas être que ce farceur qui vole une chaussette pour rire, je ne suis pas seulement celui qui égare les clés ou qui renverse les tasses pleines sur les ordinateurs, dis-moi vraiment.. dis-moi qui je suis ? C’est comme un sifflement insupportable soufflant sur mes idées. Est-ce seulement dans ma tête ? Tu n’entends pas cette impatience, là, ce besoin de faire autre chose, d’être autre chose ?
_ Tu réfléchis trop.

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